A nos amis - INTRODUCTION + PREMIER CHAPITRE : LA CRISE EST UN MODE DE GOUVERNEMENT

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A nos amis - INTRODUCTION + PREMIER CHAPITRE : LA CRISE EST UN MODE DE GOUVERNEMENT

Message par Knarvalay le Dim 5 Juin - 11:02

Il y a dix ans, prédire un soulèvement vous exposait aux ricanements des assis; ce sont ceux qui annoncent le retour à l’ordre qui font à présent figure de bouffons. Rien de plus ferme, de plus assuré, nous disait-on, que la Tunisie de Ben Ali, la Turquie affairée d’Erdogan, la Suède socialedémocrate, la Syrie baasiste, le Québec sous tranquillisants ou le Brésil de la plage, des bolsa família et des unités de police pacificatrices. On a vu la suite. La stabilité est morte. En politique aussi, on y réfléchit à deux fois, désormais, avant de décerner un triple A.

Rarement on aura vu comme ces dernières années, en un laps de temps si ramassé, tant de sièges du pouvoir officiel pris d’assaut, de la Grèce à l’Islande. Occuper des places en plein cœur des villes, y planter des tentes, y dresser barricades, cantines ou baraques de fortune, et y tenir des assemblées relèvera bientôt du réflexe politique, comme hier la grève. Il semble que l’époque ait entrepris de sécréter ses propres lieux communs – à commencer par ce All Cops Are Bastards (ACAB) dont une étrange internationale laisse dorénavant les murs des villes constellés à chaque poussée de révolte, au Caire comme à Istanbul, à Rome comme à Paris ou à Rio. Mais quelque grands que soient les désordres sous le ciel, la révolution semble partout s’étrangler au stade de l’émeute. Au mieux, un changement de régime assouvit un instant le besoin de changer le monde, pour reconduire aussitôt la même insatisfaction. Au pire, la révolution sert de marche-pied à ceux-là mêmes qui, tout en parlant en son nom, n’ont d’autre souci que de la liquider.

À ce point, il faut bien l’admettre, nous autres révolutionnaires avons été défaits. Non parce que depuis 2008, nous n’avons pas atteint la révolution comme objectif, mais parce que nous avons été dépris, en continu, de la révolution comme processus. Lorsque l’on échoue, on peut s’en prendre au monde entier, concevoir à partir de mille ressentiments toutes sortes d’explications, et même des explications scientifiques, ou l’on peut s’interroger sur les points d’appui dont l’ennemi dispose en nous-mêmes et qui déterminent le caractère non fortuit, mais répété, de nos échecs. Peut-être pourrions-nous nous interroger sur ce qu’il reste, par exemple, de gauche chez les révolutionnaires, et qui les voue non seulement à la défaite, mais à une détestation quasi générale. Une certaine façon de professer une hégémonie morale dont ils n’ont pas les moyens est chez eux un travers hérité de la gauche. Tout comme cette intenable prétention à édicter la juste manière de vivre – celle qui est vraiment progressiste, éclairée, moderne, correcte, déconstruite, non-souillée. Prétention qui remplit de désirs de meurtre quiconque se trouve par là rejeté sans préavis du côté des réactionnaires-conservateurs-obscurantistes-bornés-ploucs-dépassés.

Depuis L’insurrection qui vient, nous nous sommes portés là où l’époque s’embrasait. Nous avons lu, nous avons lutté, nous avons discuté avec des camarades de tous pays et de toutes tendances, nous avons buté avec eux sur les obstacles invisibles du temps. Certains d’entre nous sont morts, d’autres ont connu la prison. Nous avons persisté. Nous n’avons renoncé ni à construire des mondes ni à attaquer celui-ci. De nos voyages, nous sommes revenus avec la certitude que nous ne vivions pas des révoltes erratiques, séparées, s’ignorant les unes les autres, et qu’il faudrait encore lier entre elles. Cela, c’est ce que met en scène l’information en temps réel dans sa gestion calculée des perceptions. Cela, c’est l’œuvre de la contre-insurrection, qui commence dès cette échelle infime. Nous ne sommes pas contemporains de révoltes éparses, mais d’une unique vague mondiale de soulèvements qui communiquent entre eux imperceptiblement. D’une universelle soif de se retrouver que seule explique l’universelle séparation. D’une haine générale de la police qui dit le refus lucide de l’atomisation générale que celle-ci supervise. Partout se lit la même inquiétude, la même panique de fond, à quoi répondent les mêmes sursauts de dignité, et non d’indignation. Ce qui se passe dans le monde depuis 2008 ne constitue pas une série sans cohérence d’éruptions saugrenues survenant dans des espaces nationaux hermétiques. C’est une seule séquence historique qui se déroule dans une stricte unité de lieu et de temps, de la Grèce au Chili. Et seul un point de vue sensiblement mondial permet d’en élucider la signification. Nous ne pouvons pas laisser aux seuls think tanks du capital la pensée appliquée de cette séquence. Toute insurrection, aussi localisée soit-elle, fait signe au-delà d’elle-même, contient d’emblée quelque chose de mondial. En elle, nous nous élevons ensemble à la hauteur de l’époque. Mais l’époque, c’est aussi bien ce que nous trouvons au fond de nous-mêmes, lorsque nous acceptons d’y descendre, lorsque nous nous immergeons dans ce que nous vivons, voyons, sentons, percevons. Il y a là une méthode de connaissance et une règle d’action; il y a là aussi l’explication de la connexion souterraine entre la pure intensité politique du combat de rue et la présence à soi sans fard du solitaire. C’est au fond de chaque situation et au fond de chacun qu’il faut chercher l’époque. C’est là que «nous» nous retrouvons, là que se tiennent les amis véritables, dispersés aux quatre coins du globe, mais cheminant ensemble.


Les conspirationnistes sont contre-révolutionnaires en ceci au moins qu’ils réservent aux seuls puissants le privilège de conspirer. S’il est bien évident que les puissants complotent pour pré- server et étendre leurs positions, il est non moins certain que partout cela conspire – dans les halls d’immeubles, à la machine à café, à l’arrière des kebabs, dans les soirées, dans les amours, dans les prisons.


Comme tout slogan publicitaire, le mot d’ordre « Nous sommes les 99% » tient son efficacité non de ce qu’il dit, mais de ce qu’il ne dit pas. Ce qu’il ne dit pas, c’est l’identité des 1% de puissants. Ce qui caractérise les 1%, ce n’est pas qu’ils sont riches – il y a bien plus de 1% de riches aux États-Unis –, ce n’est pas qu’ils sont célèbres – ils se font plutôt discrets, et qui n’a pas droit, de nos jours, à son quart d’heure de gloire ? Ce qui caractérise les 1%, c’est qu’ils sont organisés. Ils s’organisent même pour organiser la vie des autres. La vérité de ce slogan est bien cruelle, et c’est que le nombre n’y fait rien: on peut être 99% et parfaitement dominés. À l’inverse, les pillages collectifs de Tottenham démontrent suffisamment que l’on cesse d’être pauvre dès que l’on commence à s’organiser.

Ce qui nous manque, c’est une perception partagée de la situation. Sans ce liant, les gestes s’effacent sans trace dans le néant, les vies ont la texture des songes et les soulèvements finissent dans les livres d’école.

La profusion quotidienne d’informations, pour les unes alarmantes pour les autres simplement scandaleuses, façonne notre appréhension d’un monde globalement inintelligible. Son allure chaotique est le brouillard de guerre derrière quoi il se rend inattaquable. C’est par son aspect ingouvernable qu’il est réellement gouvernable. Là est la ruse. En adoptant la gestion de crise comme technique de gouvernement, le capital n’a pas simplement substitué au culte du progrès le chantage à la catastrophe, il a voulu se réserver l’intelligence stratégique du présent, la vue d’ensemble sur les opérations en cours. C’est ce qu’il importe de lui disputer. Il s’agit, en matière de stratégie, de nous redonner deux coups d’avance sur la gouvernance globale. Il n’y a pas une «crise» dont il faudrait sortir, il y a une guerre qu’il nous faut gagner.

Il y a encore des marxistes pour nous vendre la crise présente comme «The Big One», pour nous enjoindre à attendre encore leur curieuse espèce de Jugement dernier.
«Si tu veux imposer un changement, conseillait Milton Friedman à ses Chicago Boys, déclenche une crise.» Le capital, loin de redouter les crises, s’essaie désormais à les produire expérimentalement. Comme on déclenche des avalanches pour se réserver le choix de leur heure et la maîtrise de leur ampleur. Comme on brûle des plaines pour s’assurer que l’incendie qui les menace viendra mourir là, faute de combustible. «Où et quand» est une question d’opportunité ou de nécessité tactique. Il est de notoriété publique qu’à peine nommé, en 2010, le directeur de l’Elstat, l’institut grec de statistiques, n’a eu de cesse de falsifier pour les aggraver les comptes de la dette du pays, afin de justifier l’intervention de la Troïka. La «crise des dettes souveraines» a été lancée par un homme qui était alors encore un agent officiellement rémunéré du FMI, institution censée «aider» les pays à en sortir. Il s’agissait ici d’expérimenter grandeur nature, dans un pays européen, le projet néolibéral de refonte complète d’une société, les effets d’une bonne politique d’«ajustement structurel».

Avec sa connotation médicale, la crise a été durant toute la modernité cette chose naturelle qui survenait de manière inopinée ou cyclique en posant l’échéance d’une décision, d’une décision qui mettrait un terme à l’insécurité générale de la situation critique. La fin en était heureuse ou malheureuse, selon la justesse de la médication appliquée. Le moment critique était aussi le moment de la critique – le bref intervalle où était ouvert le débat au sujet des symptômes et de la médication. Il n’en est plus rien à présent. Le remède n’est plus là pour mettre fin à la crise. La crise est au contraire ouverte en vue d’introduire le remède. On parle dorénavant de «crise» à propos de ce que l’on entend restructurer, tout comme on désigne comme «terroristes » ceux que l’on s’apprête à frapper. La «crise des banlieues», en France, en 2005 aura ainsi annoncé la plus grande offensive urbanistique des trente dernières années contre lesdites «banlieues» orchestrée directement par le ministère de l’Intérieur.

Le discours de la crise est chez les néolibéraux un double discours – ils préfèrent parler, entre eux, de «double vérité». D’un côté, la crise est le moment vivifiant de la “destruction créatrice”, créatrice d’opportunités, d’innovation, d’entrepreneurs dont seuls les meilleurs, les plus motivés, les plus compétitifs survivront. «C’est peut-être au fond le message du capitalisme : la “destruction créatrice”, le rejet de technologies désuètes et des vieux modes de production au profit de nouveaux sont la seule façon d’élever les niveaux de vie […] Le capitalisme crée un conflit en chacun d’entre nous. Nous sommes tour à tour l’entrepreneur agressif et le pantouflard qui, au plus profond de lui-même, préfère une économie moins compétitive et stressante, où tout le monde gagnerait la même chose», écrit Alan Greenspan, le directeur de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006. De l’autre côté, le discours de la crise intervient comme méthode politique de gestion des populations. La restructuration permanente de tout, des organigrammes comme des aides sociales, des entreprises comme des quartiers, est la seule façon d’organiser, par un bouleversement constant des conditions d’existence, l’inexistence du parti adverse. La rhétorique du changement sert à démanteler toute habitude, à briser tous les liens, à désarçonner toute certitude, à dissuader toute solidarité, à entretenir une insécurité existentielle chronique. Elle correspond à une stratégie qui se formule en ces termes: «Prévenir par la crise permanente toute crise effective ». Cela s’apparente, à l’échelle du quotidien, à la pratique contre-insurrectionnelle bien connue du «déstabiliser pour stabiliser », qui consiste pour les autorités à susciter volontairement le chaos afin de rendre l’ordre plus désirable que la révolution. Du micromanagement à la gestion de pays entiers, maintenir la population dans une sorte d’état de choc permanent entretient la sidération, la déréliction à partir de quoi on fait de chacun et de tous à peu près ce que l’on veut. La dépression de masse qui frappe présentement les Grecs est le produit voulu de la politique de la Troïka, et non son effet collatéral.

C’est de n’avoir pas compris que la « crise » n’était pas un fait économique, mais une technique politique de gouvernement que certains se sont ridiculisés en proclamant à la hâte, avec l’explosion de l’arnaque des subprimes, la «mort du néolibé- ralisme». Nous ne vivons pas une crise du capitalisme, mais au contraire le triomphe du capitalisme de crise. La modernité mesurait tout à l’aune de l’arriération passée à laquelle elle prétendait nous arracher; toute chose se mesure dorénavant à l’aune de son proche effondrement. Lorsque l’on divise par deux le traitement des fonctionnaires grecs, c’est en arguant de ce que l’on pourrait aussi bien ne plus les payer du tout. Chaque fois que l’on allonge le temps de cotisation des salariés français, c’est au prétexte de «sauver le système des retraites». La crise présente, permanente et omnilatérale, n’est plus la crise classique, le moment décisif. Elle est au contraire fin sans fin, apocalypse durable, suspension indéfinie, différemment efficace de l’effondrement effectif, et pour cela état d’exception permanent. La crise actuelle ne promet plus rien; elle tend à libérer, au contraire, qui gouverne de toute contrainte quant aux moyens déployés.

(Note : A nos Amis a été écrit en 2014, avant la promulgation de l'Etat d'urgence)


L’orgueil de notre époque est de réaliser la collision historique d’une crise écologique planétaire, d’une crise politique généralisée des démocraties et d’une inexorable crise énergétique, le tout couronné d’une crise économique mondiale rampante, mais «sans équivalent depuis un siècle». Il suffit d’ouvrir les journaux des années 1970, de lire le rapport du Club de Rome sur Les limites de la croissance de 1972, l’article du cybernéticien Gregory Bateson sur «Les racines de la crise écologique » de mars 1970 ou La crise de la démocratie publié en 1975 par la Commission Trilatérale, pour constater que nous vivons sous l’astre obscur de la crise intégrale au moins depuis le début des années 1970. Un texte de 1972 tel qu’Apocalypse et révolution de Giorgio Cesarano l’analyse déjà lucidement.

À la fin 2012, le très officiel Center for Disease Control américain diffusait, pour changer, une bande dessinée. Son titre: Preparedness 101: Zombie apocalypse. L’idée en est simple: la population doit se tenir prête à toute éventualité, une catastrophe nucléaire ou naturelle, une panne généralisée du système ou une insurrection. Le document se concluait ainsi: «Si vous êtes préparé pour une apocalypse de zombies, vous êtes prêt pour n’importe quelle situation d’urgence.» La figure du zombie provient de la culture vaudou haïtienne. Dans le cinéma américain, les masses de zombies révoltés servent chroniquement d’allégorie à la menace d’une insurrection généralisée du prolétariat noir. C’est donc bien à cela qu’il faut se tenir préparé. Maintenant qu’il n’y a plus de menace soviétique à brandir pour assurer la cohésion psychotique des citoyens, tout est bon pour faire en sorte que la population se tienne prête à se défendre, c’est-à- dire à défendre le système. Entretenir un effroi sans fin pour prévenir une fin effroyable.
Pourtant, le plat souci de survivre, l’angoisse économique de manquer de tout, le sentiment d’une forme de vie proprement intenable n’est pas ce qui viendra après la catastrophe, mais ce qui anime d’ores et déjà le struggle for life désespéré de chaque individu en régime néolibéral. La vie déchue n’est pas ce qui menace, mais ce qui est déjà là, quotidiennement. Chacun le voit, chacun le sait, chacun le sent. Les Walking Dead, ce sont les salary men. Si cette époque raffole des mises en scène apocalyptiques, qui font une bonne partie de la production cinématographique, ce n’est pas seulement pour la jouissance esthétique que ce genre de distraction autorise. Au reste, l’Apocalypse de Jean a déjà tout d’une fantasmagorie hollywoodienne avec ses attaques aériennes d’anges déchaînés, ses déluges inénarrables, ses fléaux spectaculaires. Seule la destruction universelle, la mort de tout peut lointainement procurer à l’employé pavillonnaire le sentiment d’être en vie, lui qui est d’entre tous le moins vivant.


("En fait de «mondialisation néolibérale», nous aurons surtout eu la mondialisation du nihilisme.")


Nous écrivions en 2007 que «ce qui nous fait face n’est pas la crise d’une société, mais l’extinction d’une civilisation». Ce genre de propos vous faisait à l’époque passer pour un illuminé. Mais «la crise» est passée par là. Et même ATTAC s’avise d’une «crise de civilisation» – c’est dire. Plus piquant, un vétéran américain de la guerre d’Irak devenu consultant en «stratégie» écrivait à l’automne 2013 dans le New York Times: «À présent, quand je scrute le futur, je vois la mer ravageant le sud de Manhattan. Je vois des émeutes de la faim, des ouragans et des réfugiés climatiques. Je vois les soldats du 82e régiment aéroporté butant des pillards. Je vois des pannes électriques générales, des ports dévastés, les déchets de Fukushima et des épidémies. Je vois Bagdad. Je vois les Rockaways submergés. Je vois un monde étrange et précaire. […] Le problème que pose le changement climatique n’est pas de savoir comment le ministère de la Défense va se préparer aux guerres pour les matières premières, ou comment nous devrions dresser des digues pour protéger Alphabet City, ou quand nous évacuerons Hoboken. Et le problème ne sera pas résolu par l’achat d’une voiture hybride, la signature de traités ou en éteignant l’air conditionné. Le plus gros du problème est philosophique, il s’agit de comprendre que notre civilisation est déjà morte.»

En vérité, cela fait un siècle que le diagnostic clinique de la fin de la civilisation occidentale est établi, et contresigné par les événements. Disserter là-dessus n’est depuis lors qu’une façon de s’en distraire. Mais c’est surtout une façon de se distraire de la catastrophe qui est là, et depuis bien longtemps, de la catastrophe que nous sommes, de la catastrophe qu’est l’Occident.
Elle réside dans l’incroyable étrangeté au monde de l’homme occidental. Ce n’est pas pour rien qu’il a mis tant d’écrans entre lui et le monde. En se retranchant de l’existant, l’homme occidental en a fait ce néant morne qu’il doit sans cesse bouleverser par son travail, par un activisme cancéreux, par une hystérique agitation de surface.

Rejeté sans trêve de l’euphorie à l’hébétude et de l’hébétude à l’euphorie, il tente de remédier à son absence au monde par toute une accumulation d’expertises, de prothèses, de relations, par toute une quincaillerie technologique finalement décevante. Il est de plus en plus visiblement cet existentialiste suréquipé, qui n’a de cesse de tout ingénier, de tout recréer, ne pouvant souffrir une réalité qui, de toutes parts, le dépasse. Son divorce d’avec l’existence, d’avec lui-même, d’avec «les autres » – cet enfer! –, il tente platement de le réenchanter en le nommant sa «liberté», quand ce n’est pas à coup de fêtes cafardeuses, de distractions débiles, ou par l’emploi massif de drogues. La vie est effectivement, affectivement, absente pour lui, car la vie le dégoûte ; au fond, elle lui donne la nausée. Tout ce que le réel contient d’instable, d’irréductible, de palpable, de corporel, de pesant, de chaleur et de fatigue, voilà ce dont il a réussi à se protéger en le projetant sur un plan idéal, distant, sans friction ni larmes.

Le mensonge de toute l’apocalyptique occidentale consiste à projeter sur le monde le deuil que nous ne pouvons en faire. Ce n’est pas le monde qui est perdu, c’est nous qui avons perdu le monde et le perdons incessamment; ce n’est pas lui qui va bientôt finir, c’est nous qui sommes finis, amputés, retranchés, nous qui refusons hallucinatoirement le contact vital avec le réel. La crise n’est pas économique, écologique ou politique, la crise est avant tout celle de la présence.

La gauche de la gauche, quand on lui demande en quoi consisterait la révolution, s’empresse de répondre: «mettre l’humain au centre». Ce qu’elle ne réalise pas, cette gauche-là, c’est combien le monde est fatigué de l’humain, combien nous sommes fatigués de l’humanité.

Le 21 décembre 2012, pas moins de 300 journalistes accourus de 18 pays ont envahi le petit village de Bugarach, dans l’Aude. Aucune fin des temps n’a jamais été annoncée pour cette date dans aucun calendrier maya connu à ce jour. La rumeur que ce village entretiendrait le moindre rapport avec cette prophétie inexistante était un canular notoire. Les télévisions du monde entier y ont pourtant dépêché des armadas de reporters. On était curieux de voir s’il y a vraiment des gens pour croire à la fin du monde, nous qui n’arrivons même plus à croire en lui, qui avons le plus grand mal à croire en nos propres amours. À Bugarach, ce jour-là, il n’y avait personne, personne d’autre que des officiants du spectacle, en grand nombre. Les journalistes se retrouvèrent à faire des sujets sur eux-mêmes, leur attente sans objet, leur ennui et le fait que rien n’arrivait. Pris à leur propre piège, ils donnaient à voir le visage de la fin du monde véritable: les journalistes, l’attente, la grève des événements.

On ne peut sous-estimer la frénésie d’apocalypse, la soif d’Armageddon dont l’époque est traversée. Sa pornographie existentielle à elle, c’est de mater des documentaires d’anticipation montrant en images de synthèse les nuages de criquets qui viendront s’abattre en 2075 sur les vignobles de Bordeaux et les hordes de «migrants climatiques» qui prendront d’assaut les rives sud de l’Europe – ceux que Frontex se fait d’ores et déjà un devoir de décimer. Rien n’est plus vieux que la fin du monde. La passion apocalyptique a depuis la plus haute antiquité toujours eu la faveur des impuissants. La nouveauté, c’est que nous vivons une époque où l’apocalyptique a été intégralement absorbée par le capital, et mise à son service. L’horizon de la catastrophe est ce à partir de quoi nous sommes présentement gouvernés. Or s’il y a bien une chose vouée à rester inaccomplie, c’est la prophétie apocalyptique, qu’elle soit économique, climatique, terroriste ou nucléaire. Elle n’est énoncée que pour appeler les moyens de la conjurer, c’est-à-dire, le plus souvent, la nécessité du gouvernement. Aucune organisation, ni politique ni religieuse, ne s’est jamais avouée vaincue parce que les faits démentaient ses prophéties. Car le but de la prophétie n’est jamais d’avoir raison sur le futur, mais d’opérer sur le présent: imposer ici et maintenant l’attente, la passivité, la soumission.

Non seulement il n’y a pas d’autre catastrophe à venir que celle qui est déjà là, mais il est patent que la plupart des désastres effectifs offrent une issue à notre désastre quotidien. Nombre d’exemples attestent du soulagement de l’apocalypse existentielle par la catastrophe réelle, du séisme qui frappa San Francisco en 1906 à l’ouragan Sandy qui dévasta une partie de New York en 2012. On présume d’ordinaire que les rapports entre les gens, en situation d’urgence, révèlent leur profonde et éternelle bestialité. On désire, avec tout séisme ravageur, tout krach économique ou toute «attaque terroriste», voir confirmée la vieille chimère de l’état de nature et son cortège d’exactions incontrôlables. On voudrait qu’affleure, lorsque viennent à céder les minces digues de la civilisation, le «vilain fond de l’homme» qui obsédait Pascal, les passions mauvaises, la «nature humaine», envieuse, brutale, aveugle et haïssable qui, depuis Thucydide au moins, sert d’argument aux tenants du pouvoir – fantasme malheureusement infirmé par la plupart des désastres historiquement connus.

L’effacement de la civilisation ne prend généralement pas la forme d’une guerre chaotique de tous contre tous. Ce discours hostile ne sert, en situation de catastrophe sévère, qu’à justifier la priorité accordée à la défense de la propriété contre le pillage, par la police, l’armée ou, faute de mieux, par des milices de vigilantes formées pour l’occasion. Il peut aussi servir à couvrir les malversations des autorités elles-mêmes, comme celles de la Protection civile italienne après le tremblement de terre de L’Aquila.

Un enthousiaste d’Halifax ne disait pas autre chose lorsqu’il déclarait après l’ouragan de 2003: «Tout le monde s’est réveillé un matin et tout était différent. Il n’y avait plus d’électricité et tous les magasins étaient fermés, personne n’avait accès aux médias. Du coup tout le monde s’est retrouvé dans la rue pour parler et témoigner. Pas vraiment une fête de rue, mais tout le monde dehors en même temps – un bonheur, en un sens, de voir tous ces gens alors que nous ne nous connaissions pas.» Ainsi ces communautés miniatures formées spontanément à La Nouvelle-Orléans dans les jours suivant Katrina face au mépris des pouvoirs publics et à la paranoïa des agences de sécurité, et qui s’organisèrent quotidiennement pour se nourrir, se soigner, se vêtir, quitte à piller quelques magasins.

Socialistes, libéraux, saint-simoniens, Russes et Américains de la Guerre froide, tous ont toujours exprimé la même aspiration neurasthénique à l’établissement d’une ère de paix et d’abondance stérile où plus rien ne serait à craindre, où les contradictions seraient enfin résolues, et le négatif résorbé. Établir par la science et l’industrie une société prospère, intégralement automatisée et finalement apaisée. Quelque chose comme un paradis terrestre organisé sur le modèle de l’hôpital psychiatrique ou du sanatorium. Un idéal qui ne peut venir que d’êtres profondément malades, et qui n’aspirent même plus à la rémission. «Heaven is a place where nothing ever happens», dit la chanson. Toute l’originalité et tout le scandale du marxisme fut de prétendre que pour accéder au millenium, il fallait en passer par l’apocalypse économique, quand les autres la jugeaient superflue. Nous n’attendrons ni le millenium ni l’apocalypse. Il n’y aura jamais de paix sur la terre. Abandonner l’idée de paix est la seule paix véritable. Face à la catastrophe occidentale, la gauche adopte généralement la position de lamentation, de dénonciation et donc d’impuissance qui la rend haïssable aux yeux mêmes de ceux qu’elle prétend défendre. L’état d’exception dans lequel nous vivons n’est pas à dénoncer, il est à retourner contre le pouvoir lui-même. Nous voilà soulagés, à notre tour, de tout égard pour la loi – à proportion de l’impunité que nous nous arrogeons, du rapport de force que nous créons. Nous avons le champ absolument libre pour toute décision, toute menée, pour peu qu’elles répondent à une intelligence fine de la situation. Il n’y a plus pour nous qu’un champ de bataille historique, et les forces qui s’y meuvent. Notre marge d’action est infinie. La vie historique nous tend les bras. Il y a d’innombrables raisons de se refuser à elle, mais toutes relèvent de la névrose.

Knarvalay
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